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0. Aperçu - Approches des OGE

Écrit par Lisa Reppell, spécialiste des médias sociaux et de la désinformation dans le monde au Centre de recherche appliquée et d’apprentissage de l’International Foundation for Electoral Systems

La désinformation numérique est une menace réelle et immédiate pour les Organismes de Gestion des Élections (OGE) du monde entier. Cependant, les autorités électorales de différents pays acceptent à différents degrés le fait qu’elles ont un rôle important à jouer dans la lutte contre la désinformation liée aux processus électoraux. Certains OGE disposent de capacités sophistiquées de surveillance des réseaux sociaux et d’équipes dédiées pour suivre et répondre à la désinformation ; d’autres n’ont aucune présence sur les réseaux sociaux. Pour tous ces acteurs, la désinformation est une menace lourde, et la tâche principale et conséquente de l’OGE - gérer des élections crédibles - reste une entreprise plus complexe que jamais.

La résistance d’un OGE à jouer un rôle dans la lutte contre la désinformation peut être fondée sur l’hypothèse que toute réponse exigerait de l’institution qu’elle investisse dans une approche technique entièrement nouvelle qui dépasserait ses capacités juridiques, budgétaires ou humaines. Bien que la technologie et les médias sociaux aient accru l’urgence et la prise de conscience de la désinformation en tant que défi posé aux processus et aux institutions démocratiques, il est important de reconnaître que les réponses ne doivent pas nécessairement être de nature technologique. Outre les réponses technologiques que certains OGE peuvent être en mesure d’adopter, il existe également une série de mesures que les OGE peuvent prendre et qui s’appuient sur leurs fonctions de base dans le domaine des relations publiques, de la communication et de l’éducation des électeurs. Trouver une autre façon d’encadrer les efforts de lutte contre la désinformation d’un OGE, comme l’investissement dans la capacité de communication de crise et la capacité de communication stratégique des autorités électorales, peut également s’avérer un moyen d’obtenir un soutien institutionnel pour de nouvelles initiatives.

Le rôle spécifique d’un OGE dans la contribution à l’intégrité de l’espace de l’information autour des élections varie en fonction de son mandat institutionnel, de ses ressources et de ses capacités. Néanmoins, les OGE du monde entier élaborent indépendamment des réponses pour contrer la désinformation dans le processus électoral et partagent les leçons apprises avec leurs pairs. Cette section du guide présente un aperçu mondial et une analyse préliminaire des différentes mesures prises par les OGE pour lutter contre la désinformation électorale. Le but de cette analyse est d’aider les autorités électorales ainsi que les donateurs et les responsables de la mise en œuvre à combiner, étendre et adapter les approches en fonction de la capacité de l’OGE et du contexte particulier dans lequel il travaille.

« Nous ne gérons pas seulement les élections - il y a autre chose dont nous devons nous préoccuper. C’est le problème des réseaux sociaux. Cela fait beaucoup de bruit, mais ce n’est pas directement une question électorale. » – Commissaire Fritz Edward Siregar, Agence générale de surveillance des élections générales d’Indonésie (Bawaslu)

Approches informatives ou approches restrictives pour lutter contre la désinformation

Une tension fondamentale ayant trait à la façon dont les OGE choisissent de répondre à la désinformation électorale repose sur le fait de savoir s’ils doivent se concentrer sur l’augmentation de la diffusion d’informations crédibles ou sur la restriction ou la sanction des contenus ou des comportements jugés problématiques. Bien qu’avec des ressources adéquates il soit possible de faire les deux, pour certains OGE, il s’agit de savoir quel sera le principe directeur de leur approche. Dans un rapport résumant ses efforts de lutte contre la désinformation en 2018 et 2019, l’Institut National Électoral du Mexique (INE) résume ce choix et la philosophie de son approche :

« Les stratégies de désinformation ont mis l’INE au défi de trouver un moyen de les contrer. Une alternative aurait pu être d’adopter une position réglementaire… et de punir les pratiques pernicieuses ; bien que cela ait pu entraîner des restrictions indues à la liberté d’expression. L’autre était de contrer la désinformation par son contraire : une explication détaillée, opportune et véridique du processus électoral, de ses étapes, de ses rythmes, des acteurs et des responsables…. Il a toujours été clair pour l’INE que cette deuxième option était la plus adéquat…. »1

D’autres OGE, souvent de concert avec une approche intra-gouvernementale plus large, se trompent sur le fait que la restriction des contenus et des comportements soit un moyen de prévenir les dommages.

Stratégies proactives, réactives et collaboratives

Les stratégies des OGE pour lutter contre la désinformation abordées dans cette section du guide sont regroupées en trois catégories : proactives, réactives et collaboratives.. Les utilisateurs peuvent cliquer sur chaque stratégie dans le tableau ci-dessous pour explorer des exemples mondiaux ainsi qu’une analyse concernant les éléments à prendre en compte pour choisir une approche.

Les OGE peuvent adopter des stratégies proactives avant les périodes électorales pour promouvoir la confiance et la compréhension des processus électoraux, mettre en place des plans d’urgence dans l’éventualité où des difficultés surviendraient, et établir des normes et des règles de conduite pendant les élections. Les stratégies proactives sont plus susceptibles de s’appuyer sur des fonctions préexistantes au sein d’un OGE. Lors de la conception d’une stratégie de lutte contre la désinformation, les OGE et leurs partenaires doivent reconnaître que les approches réactives qui tentent d’atténuer les impacts de la désinformation une fois qu’elle est déjà en circulation ne peuvent résoudre qu’une partie du problème. Les autorités électorales, les donateurs et les responsables de la mise en œuvre ne doivent pas laisser un préjugé favorable à une élaboration de programmes technologiquement innovante s’opposer à un investissement continu dans le renforcement des capacités durables qui rendent les OGE plus résistants aux défis de la désinformation.

      Explorer les stratégies proactives :
  1. Communication stratégique et éducation des électeurs pour atténuer les menaces de la désinformation : Renforcer la résilience à la fausse information et à la désinformation en veillant à ce que les électeurs reçoivent des informations crédibles tôt, souvent et d’une manière qui leur convient.  
  2. Planification de la communication de crise concernant les menaces de désinformation : Mettre en place des systèmes et des processus afin qu’un OGE soit prêt à répondre rapidement et avec autorité à la fausse information et à la désinformation dans des situations de haute pression.
  3. Codes de conduite ou déclarations de principes des OGE pour la période électorale : Créer des normes et des standards pour les partis politiques, les candidats, les médias et l’électorat en général, afin de promouvoir l’intégrité de l’environnement informationnel autour des élections.

 

Les stratégies réactives pour suivre et répondre aux messages en circulation susceptibles de perturber les processus électoraux, de générer de la méfiance à l’égard des élections ou de modifier illégitimement les résultats électoraux, sont un aspect important de la lutte contre la désinformation. Les interventions réactives peuvent être les premières à venir à l’esprit lors de la conception d’une approche de lutte contre la désinformation, mais ces approches peuvent être les plus difficiles à mettre en œuvre technologiquement pour les OGE et les plus gourmandes en ressources. Alors que les interventions réactives font partie intégrante d’une réponse à multiples facettes à la désinformation, les combiner avec des stratégies proactives et s’assurer qu’un OGE a la capacité et la volonté de les mettre en œuvre efficacement est essentiel pour garantir une approche efficace.

      Explorer les stratégies réactives :
  1. Surveillance des réseaux sociaux au regard de la conformité aux lois et aux règlements : Surveiller les réseaux sociaux pendant les périodes électorales pour surveiller l’utilisation des réseaux sociaux par les candidats, les campagnes et les médias. 
  2. Écoute sociale pour comprendre les menaces de désinformation : Synthétiser l’essentiel des conversations en ligne afin d’obtenir des éléments permettant aux OGE d’élaborer des messages et des réponses pertinents face à la fausse information et à la désinformation en période électorale.
  3. Processus de renvoi et de règlement des plaintes pour désinformation : Établir un mécanisme ou un processus par lequel les autorités électorales ou les arbitres électoraux peuvent statuer et remédier aux cas de désinformation. 

 

Indépendamment de la façon dont un OGE interprète sa mission de s’engager dans un travail de lutte contre la désinformation, pour obtenir un impact maximal, les efforts des autorités électorales doivent être coordonnés avec les efforts d’autres organismes et institutions publics. Les OGE sont susceptibles de maximiser l’impact de leurs efforts en coordonnant ou en échangeant avec d’autres parties prenantes, notamment les réseaux sociaux et les entreprises technologiques, la société civile et les acteurs des médias traditionnels, ainsi que d’autres entités publiques. Il y aura toujours des aspects du problème de la désinformation qui ne relèveront pas de la responsabilité de l’OGE. La répartition appropriée des responsabilités d’une manière qui permette aux OGE de concentrer leurs efforts de lutte contre la désinformation sur des considérations d’intégrité électorale - tout en coordonnant leur réponse avec d’autres parties prenantes mieux équipées pour gérer d’autres facettes du problème - permettra un effort plus concentré et ciblé de la part des OGE. 

      Explorer les stratégies de coordination :
  1. Coordination entre les OGE, les réseaux sociaux et les entreprises de technologies : Coordination entre les OGE et les entreprises de technologie et de réseaux sociaux afin de renforcer la diffusion d’informations crédibles ou de limiter la propagation de contenus problématiques pendant les périodes électorales.
  2. Coordination entre les OGE, la société civile et les médias : Partenariats avec la société civile et les médias pour former des coalitions afin de contrer la désinformation et d’améliorer la capacité d’un OGE à surveiller et à répondre à la fausse information et à la désinformation. 
  3. Coordination entre les OGE et d’autres organismes publics : Partenariats avec d’autres entités publiques pour répartir les responsabilités et coordonner les réponses à la fausse information et à la désinformation.
  4. Échange entre pairs parmi les OGE sur les stratégies de lutte contre la désinformation : Créer des opportunités d’échange d’enseignements et de bonnes pratiques entre les autorités électorales.

Les OGE doivent-ils avoir la responsabilité de lutter contre la désinformation ? 

C’est une question sur laquelle les OGE n’ont pas tous le même avis. Les différences entre les mandats juridiques, le contexte politique, la disponibilité des ressources et les capacités techniques influencent la mesure dans laquelle un OGE peut être disposé et capable d’assumer un rôle important dans la lutte contre la désinformation. 

Les différents OGE mettent en avant divers aspects de leur mandat légal pour justifier leur rôle dans le travail de lutte contre la désinformation. La surveillance du comportement des candidats politiques ou des médias pendant la période électorale, ou une mission d’éducation ou d’information des électeurs, sont quelques-uns des moyens que les OGE peuvent utiliser pour définir les paramètres de leur rôle dans la lutte contre la désinformation. La responsabilité générale des OGE de préserver le droit fondamental de vote des citoyens peut également inciter les OGE à jouer un rôle actif. Les différents mandats légaux détermineront les programmes qu’il est possible de mettre en œuvre avec un OGE. Par exemple, l’extension de la responsabilité de surveillance des médias traditionnels pendant les périodes électorales de certains OG pourrait naturellement être étendue à la surveillance des réseaux sociaux également. Pour d’autres OGE, la surveillance des réseaux sociaux pendant les périodes électorales constituerait un dépassement inapproprié de leur mandat légal. Toute élaboration de programmes visant à renforcer les réponses des OGE à la désinformation doit être fondée sur une compréhension approfondie des limites de ce qui est légalement autorisé. 

Du point de vue des ressources, des budgets tendus ou un contrôle limité de l’OGE sur la manière d’utiliser les fonds alloués peuvent rendre difficile l’affectation de ressources aux activités de lutte contre la désinformation, en particulier si elles sont perçues comme détournant des ressources d’autres aspects essentiels de l’administration électorale. Si les OGE ont du mal à rassembler les ressources nécessaires pour mener à bien leur mandat principal consistant à organiser des élections, l’investissement de ressources pour développer une capacité significative de lutte contre la désinformation sera probablement intenable. 

Highlight


Si les réponses à la désinformation peuvent être hébergées dans différents départements d'un OGE, de nombreux OGE ont choisi de confier ce mandat au personnel chargé des relations publiques ou de la communication. La Commission électorale nationale indépendante du Nigeria, qui dispose de 90 employés à plein temps chargés de la communication, a adopté et peut envisager des approches de lutte contre la désinformation qui ne sont probablement pas réalisables pour un OGE dont le personnel chargé de la communication ne compte que quelques personnes.

Du point de vue des capacités techniques et humaines, les OGE peuvent également manquer de ressources humaines pour envisager des réponses à la désinformation qui demandent beaucoup de temps ou qui sont technologiquement sophistiquées. Recruter et conserver du personnel ayant une connaissance des réseaux sociaux et de la technologie en général peut s’avérer difficile, en particulier si l’OGE tente de développer une capacité entièrement nouvelle, plutôt que de renforcer ou d’instiller des ressources supplémentaires dans une capacité qui existe déjà. 

Enfin, le contexte politique dans lequel un OGE opère peut également avoir un impact sur l’indépendance institutionnelle de l’OGE d’une manière qui limite son efficacité en tant qu’acteur de la lutte contre la désinformation. Dans les cas où les actions d’un OGE sont soumises ou limitées par l’influence politique d’acteurs nationaux, étendre le mandat d’un OGE pour lutter contre la désinformation peut être inefficace et l’OGE peut être réticent à assumer un tel rôle. Si l’OGE est déjà perçu comme partial, ses efforts pour contrer la désinformation peuvent également nuire davantage à sa crédibilité aux yeux du public. 

Footnotes

1“New challenges for democracy: Elections in times of disinformation,” Instituto Nacional Electoral (2019): 6.